LA VOGUE DE GIVORS   (1847)

Par A. Peillon, receveur municipal à Givors

7ème CHANT

Exact au rendez-vous, avec l'heure j'arrive. 
Mais quoi, chez Barrillot pas encore un convive. 
Thérèse, en attendant, un verre de Cognac, 
C'est, dit un vieux dicton, l'ami de l'estomac. 
Ah ! la gazette encore et puis un cure dent 
Avec ça j'attendrai, votre présence aidant 
Eh bien ! Avouez-le, ma charmante Thérèse, 
Vous avez, hier soir, dansé tout à votre aise. 
Oh! Ne le niez pas, avec le gros mitron 
Je vous ai vu cinq fois tournoyer au grand rond, 
Sans compter que trois fois avec le petit Tienne 
Vous avez galoppé la Saint-Simonienne. 
Oui, cinq fois. Je n'y vois rien de trop, 
Vous vous êtes lancée au train de grand galop. 
Et ce n'est pas fini, dites-vous. Malepeste ! 
Après vous, s'il vous plaît, si ce soir il en reste. 
Prenez garde pourtant : pour avoir trop couru 
Plus d'un fameux cheval est devenu fourbu. 
Et ma foi ; Mais voici toute la compagnie
Qui devrait dès longtemps être ici réunie.
Thérèse, un tour de rhum et filons au canal;
Vous d'un autre côté, vite filez au bal.
Mais il n'est pas bien tard, car plus d'un réverbère
Est encore attendant sa quinteuse lumière.
Quinteuse, je dis bien, car on la voit souvent
Par caprice céder au moindre effort du vent
Et changer tout à coup en une nuit profonde,
La brillante clarté dont elle vous inonde.
Hein ! ne trouvez vous pas l'air bien pur et bien doux,
Et d'en jouir encore n'êtes-vous pas jaloux?
Que craignons-nous d'ailleurs? Jamais l'exactitude
Ne fut d'un grand acteur la vertu d'habitude.
Et Désombrage doit, à ce titre, dès lors
Faire attendre, ce soir, la moitié de Givors.
Tenez, prenons pour but de notre promenade
La digue de la Gare, en face l'estacade.
Ce lieu cher à mon cœur par plus d'un souvenir
Me rappelle toujours et bonheur et plaisir.
Combien de fois, ici, pressant deux mains amies,
J'ai promené, le soir, de tendres rêveries.
Combien de doux aveux et d'amoureux serments
Ici par moi jurés et qu'à détruit le temps.
Combien de fois encore, tout seul sur cette rive
Suis-je venu errer, le soir, l'âme pensive,
Et le corps étendu sur ce banc de granit
Sur un monde nouveau fait planer mon esprit.
Vous le dirai-je enfin? Cette langue de terre
A plus d'un titre encore m'est précieuse et chère.
C'est ici que souvent, protégé par la nuit,
Je suis venu rimer, loin du monde et du bruit,
Sur ce cap Finistère au sol aride et vague
Aux doux clapotements que murmurait la vague,
Phébus, à mon appel, était plus attentif
Et Pégase pour moi se montrait moins rétif.
Si donc, bravant l'ennui de parcourir ces pages,
Vous trouvez à louer quelques rares passages,
Leur mérite frivole à ce lieu restera :
C'est la nymphe du Gier qui me les inspira.
Et vous, tendres amants, qui cherchez le silence,
Croyez-en d'un ami la vieille expérience:
Venez ici tresser de doux liens d'amour
Quant la nuit à vos yeux dérobera le jour.
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Mais la nuit est venue et de notre spectacle
C'est bien l'heure, je crois, d'aborder le cénacle.
De la foule d'ailleurs quoique peu menacée
Arrivant des premiers nous serons mieux placés.
Oh! Miracle, Messieurs : un brillant équipage
Au portail arrêté vous barre le passage.
Mais non, c'est de Mehler l'étroit et long charriot
Qui vient ravitailler la cave de Dubost.
Car ce soir, à coup sûr, sera soir de ribote
Et bières et sirops s'y boiront à centpote.
Voyez le monument : son style original
Est, dit on, Byzantin tirant sur l'ogival.
Quoiqu'il en soit, entrons. Ah! Voici Désombrage
En manteau de velours et le fard au visage
Qui de tous ses emplois exerce le plus beau :
Celui de percevoir la recette au Bureau.
Mais, grand miracle encore, la chambrée est complète,
Et très ronde, à coup sûr, doit-être la recette.
La musique, à Givors, serait-elle en progrès
Au point que pour l'entendre on bravât vingt degrés?
Ou bien plus sensément faut-il que j'attribue
A la fête du jour cette immense cohue.
N'importe le motif, entrons résolument
Et félicitons-nous de ce rare engouement.
Mais chut ! ce coup d'archet et cette fioriture
De l'opéra, sans doute, annoncent l'ouverture.
Ah! Mon Dieu ! Qu'avez-vous? Je vous vois tressaillir.
Parbleu, conseillez-moi donc de me contenir.
Vous parlez d'ouverture et là-bas, sur la scène,
Je ne vois qu'un violon qui racle et se démène
Plus fort qu'un chavasson jeté sur le gravier,
Ou qu'un vieux diablotin mis dans un bénitier.
Palsambleu, mon ami, quelle mouche vous pique ;
Vous êtes aujourd'hui difficile en musique.
A quatre mots pourtant se réduit la question ;
Répondez franchement : Aimez-vous le violon ?
Vous l'aimez, dites-vous ; alors de quoi vous plaindre,
Et de l'entendre trop pourquoi dès lors tant craindre.
Quand on prend du galon on en prend jamais trop :
Selon vous, ce dit-on serait alors d'un sot.
Tenez, voici d'ailleurs, la toile qui se lève
Pour qu'à votre dépit l'opéra fasse trêve.
Oh ! ce n'est pas trop mal pour un seuil de prison,
Et, ma foi, vous louerez cette décoration.
Comme seuil de prison vous me la baillez belle,
Nous devons voir ici le seuil d'une chapelle.
Bah ! Chapelle ou prison qu'importé au spectateur.
Mais vous applaudirez par exemple ce chœur.
Comment! un chœur... C'est un charivari
Dont, parole d'honneur, je suis tout ahuri.
Ah ! Voici Désombrage en moine et tête nue
Nous roucoulant qu'un ange, une femme inconnue
Le poursuit sans relâche et la nuit et le jour,
L'embêtant à la fin de son ardent amour.
Eh bien! Qu’en dites-vous? Critique inexorable:
Notre premier ténor n'est-il pas remarquable ?
Mais oui, j'applaudirais s'il ne criait autant
Et ne gesticulait comme un moulin à vent.
Ah ! Voici Léonar, la belle favorite
Aux cheveux blonds cendrés, presque couleur de rite,
Et dont les yeux moins gros que ceux d'un barbillon
Humectent doucement un épais vermillon.
Au total, disons-le, la prodigue nature
L'a dotée, par ira foi, d'une noble figure
Et si n'étaient ses dents d'effrayante longueur,
Son physique obtiendrait un succès très flatteur
En vain plus d'un malin sur sa taille plaisante
Trouvant sa position par trop intéressante,
Moi, je dis qu'en cela le juge compétent
Ce n'est aucun de nous mais le seul Don Fernand.
Mais parlons de la voix de notre Prima donne,
Lorsqu'au récitatif la dame s'abandonne
On croit de la cigale entendre un chant grincé,
Ou l'aigre piaulement d'un pillot pourchassé.
Mais quand son ambition va jusqu'à la roulade
Le son devient aigu comme un cri de pintade;
Alors ses nefs gonflés et qui font mal à voir
Passent du rouge au blanc et du blanc au bleu hoir.
Son énorme abdomen sur ce tronc mince et frêle
Ballotte tellement sur cet appui trop grêle
Qu'ému par la pitié soudain un vieux patron
S'écrie : « Allez trouver la mère Porcheron ».
Somme totale enfin, à notre favorite
Sans vouloir dénier tout germe de mérite
Le parterre, tout bas, dit en l'examinant:
« Ma foi je ne suis pas du goût de Don Fernand ».
Ainsi, quand le benêt nous beugle qu'elle est belle,
On lui répond en chœur : « Qui donc cette donzelle
« Parlez-vous au passé? L’on ne peut dire non,
« Mais si c'est au présent vous divaguez, mon bon ».
Ce long rideau tendu nous annonce l'entr'acte.
Mais puisque vous voulez une chronique exacte,
Suivez-moi du regard, puis écoutez-moi bien,
Pour vous seul j'entreprends ce sérieux entretien.
Cette dame, là-bas, qui trône dans sa loge,
Avec la dignité de l'épouse d'un Doge
C'est la noble moitié d'un vieillard cousu d'or :
Elle épousa non lui mais son lourd coffre-fort.
L'un apporta pour dot soixante ans et richesse ;
L'autre ses vingt printemps et quartiers de noblesse
Et de ce beau contrat est, dit-on, advenu
Que la femme est heureuse et le mari.....
Plus loin, cette maman quelque peu surannée
Fait commerce, dit-on, du lien d'hyménée;
Et l'homme assis près d'elle, étiolé, rabougri,
Est depuis dix-huit ans son quatrième mari.
Aussi dans tout Givors et toute la banlieue
A-t-elle le surnom de femme barbe-bleue.
« Bah! Je m'en moque bien, répond-elle aux plaisants,
« En moyenne un mari me rend dix mille francs ».
Ce gros homme rougeaud, armé d'une cravache
Et caressant des doigts son énorme moustache,
Dont le geste est si brusque et le parler si bref,
De notre force armée est l'honorable chef.
A vingt ans, jeune et brave, il s'enrôle gendarme
Et, tels sont les succès qu'il obtient dans cette arme,
Qu'à cinquante -neuf, ans, l'héroïque guerrier
Sans brigue ni faveur est passé brigadier.
Distinguez-vous là-bas sur l'extrême banquette
Une brune agaçante à la mine coquette ?
C'est la bonne à tout faire du chef de, nos gapians
Qu'elle a su transformer en perle des amants.
Un gapian amoureux, n'est-ce pas, c'est fort drôle,
Et la belle a jadis si bien joué son rôle
Qu'aujourd'hui sans caution, ni congé, ni permis,
Elle fraude, dît-on, avec plus d'un commis.
Ce jeune damoiseau, plus mince qu'une anguille
Qui sur son tabouret s'agite et se tortille
Ne paraît en public qu'avec la prétention
De faire sur le sexe une vive impression
Aussi le voyez-vous, plein de son importance,
Toujours au premier rang se mettre en évidence.
Il ne vient pas pour voir mais bien pour être vu
Et faire son entrée au moment imprévu.
Près du sexe indiscret ses mines importunes
Nous voudraient faire croire à vingt bonnes fortunes,
Tandis qu'autour de moi on dit de l'élégant
Qu'il n'a jamais pressé que les doigts de son gant.
Mais ne sentez-vous pas cette odeur acre et forte,
Que de ce coin, là-bas, un courant nous apporte?
Serait-ce que, distrait, un moutard maladif
Aurait fait à maman un aveu trop tardif?
Ou bien, est-ce ce goût d'ail que là-bas au parterre
Étend sur son michon cette grosse comère ?
Ou, sans chercher plus loin, est-ce tout uniment
Mauvaise digestion du gaz Montaland.
Mais non, cette odeur que le vent porte en croupe
Doit venir de ce coin où siège un léger groupe.
Approchons-nous, voyons : J'en étais sûr,
Ce sont trois cabrillons, dont l'un est un peu mûr,
Que trois braves luirards, d'humeur pleine et douce,
En guise de souper grignottent sur le pouce.
En vain Maître Cognât flairant un rougeret
Leur apprend que ce lieu n'est pas un cabaret ; 
Le plus âgé répond : « Oh ! vé qu'ina bélizi
« I serions donc ici pis que dins une églizi 
« Cor, lo var, dins la noutra si je ne migeons po 
« J'ons dou moins lo plaizi d'intindre mu chanto.
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Silence, le rideau sur la tringle s'enroule
Et toute l'assemblée est revenue en foule
Pour entendre à son tour des Espagne le Roi
Roucouler qu'il se sent au cœur un doux émoi.
En effet le voici. Mais est-ce une statue
Ou bien un vrai mortel ? Rien là-bas ne remue ;
Sans jambes et sans bras, c'est comme un gros baboin
Que, roulé dans un sac, on semble voir de loin.
On dirait un poupard à la face camuse
Dont l'enfant au berceau se gaudit et s'amuse,
Si de ce bloc informe on n'entendait sortir,
Parfois, comme un hoquet; parfois, comme un soupir.
Puis lors chacun crois que le seigneur Alphonse
Dans sa sombre douleur de plus en plus s'enfonce.
S'arrêtant tout-à-coup et d'un ton nasillard
II vous glapit ces mots : « Jardin de l'Alcazar »
Tout le monde a frémi ; mais ce n'est tout encore
Car soudain Don Fernand que la rage dévore
Se présente furieux et menaçant du poing
Du plus loin qu'il le voit, l'infortuné baboin.
Ma plume se refuse à tracer cette scène.
Tandis que Don Fernand rugit et se démène
Le prudent Don Alphonse, ainsi qu'un limaçon
En se requinquillant rentre dans son cocon.
Tel Castor quelquefois, devant sa fermeture
Expose un mannequin de grotesque figure
Qui de la tête aux pieds couvert d'un paletot
Ressemble un nourrisson serré dans son maillot.
Ainsi nous apparait le grand roi de Castille
Enfoui sous son manteau, royale souquenille,
Cul-de-jatte, manchot, sans membres apparents
Et simulant très bien un baril de harengs.
Quant au duo qui suit, figurez-vous d'un dogue
Et d'un chat amoureux l'attrayant dialogue.
Fernand montre sa griffe et miaule en vrai matou
Tandis qu'Alphonse aboie comme un gros chien loulou.
Mais que vois-je venir? C'est notre Favorite
Dont à bon droit chacun croyait bien être quitte,
Qui revient à la charge et dont le gai brio
Change en charivari l'harmonieux duo.
Puis, brochant sur le tout, les choristes en masse
Viennent à leur tour chacun prendre sa place
Et là, chacun-hurlant et beuglant à la fois,
C'est à vous rendre sourd comme un homme des bois.
Tel vous pouvez entendre, un jour de grande foire,
Le cri des animaux dont on tord la mâchoire,
Et que Farge ou Brevet, au moyen de bâtons,
Savent faire chanter de vingt différents tons.
Ainsi nous entendons nos belliqueux choristes
Par de tels hurlements seconder nos artistes
Que beaucoup se signant pensent être au sabbat
Et d'autres au concert de cent chiens de combat.
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Ouf! Ce n'est pas trop tôt que la toile retombe 
Car sous ce tintamarre déjà plus d'un succombe, 
Et le tympan brisé par ce long bachannal, 
D'autres vont respirer sur le bord du canal. 
Nous-mêmes sortons-vite, allons à la buvette ;
Juger si de Mehler la bière est à point faite.
J'ai d'ailleurs dans ma poche un complaisant étui
Que j'ai peu visité, ce me semble, aujourd'hui.
Et quand longtemps ma bouche est veuve d'un cigare
Un malaise soudain de mon être s'empare,
Je deviens misanthrope et mécontent de tout.
Le monde est moins pour moi qu'un cigare d'un sou.
(FIN DU SEPTIÈME CHANT)

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